L’Australie inaugure, la France lui emboîte le pas et d’autres démocraties suivront très certainement. Les États tentent aujourd’hui de prémunir nos jeunes de l’influence néfaste des réseaux sociaux en ligne1 (Facebook, Instagram, etc.). Et certains demandent déjà d’étendre la protection à l’ensemble de la population, l’exposition des adultes étant aussi grande.
À l’inverse, d’autres dénoncent une inacceptable intrusion de l’État dans la vie privée des personnes2. Ne s’agirait-il pas d’un premier pas vers une forme de dictature intellectuelle ? Après avoir contrôlé l’accès pour les jeunes, qu’est-ce qui empêchera les gouvernements de glisser vers une censure informationnelle généralisée3 ?
Si tout le monde pointe les conséquences désastreuses de l’usage des réseaux sociaux en ligne, trop peu de personnes s’interrogent sur les causes véritables de celles-ci. Ces réseaux sont-ils réellement les seuls responsables ? Les interdire ferait-il disparaître les menaces réelles contre nos démocraties ?
Une violence en ligne omniprésente
On ne peut nier les effets délétères des réseaux sociaux en ligne sur les internautes, jeunes comme moins jeunes. Théories du complot, diffusion d’idéologies nauséabondes, insultes et informations fantaisistes4 y caractérisent trop souvent les échanges. La facilité de diffuser des contenus de manière anonyme amplifie les menaces5.
Comme je l’ai expliqué dans un précédent billet, le fait que n’importe qui puisse y publier n’importe quoi contribue à faire disparaître la notion d’autorité. Auparavant, la diffusion d’informations était contrôlée par un petit nombre, pour le meilleur comme pour le pire. Aujourd’hui, toute information publiée semble également légitime. D’où la notion de faits alternatifs.
Les autorités d’antan ne garantissaient nullement une quelconque forme de neutralité. Mais on connaissait souvent leur orientation fondamentale. Quand on lisait Les Échos ou L’Humanité, on disposait au moins d’éléments de contexte. Bien plus que la disparition des autorités, c’est surtout le manque cruel de ces éléments de contexte qui inquiète en ligne.
Nos jeunes se retrouvent particulièrement confrontés au cyberharcèlement [1]. Les suicides montrent que la menace est réelle et ne se limite pas à un monde qui ne serait que «virtuel». Comme celle-ci se propage souvent en ligne à l’abri du regard des adultes, les jeunes peinent à trouver l’aide nécessaire.
Plus généralement, une étude de 2024 de l’OMS montre que 11% des jeunes ont un usage problématique des réseaux sociaux en ligne (contre 7% en 2018) [2]6. Et il n’existe aucune raison de penser que les adultes se montrent plus raisonnables. Après tout, personne ne vient contrôler leurs usages, là où des parents amorcent parfois des stratégies d’encadrement.
Des entreprises du numérique rarement responsables
Malgré ces nombreux problèmes, les entreprises du numérique qui contrôlent les principales plateformes de réseaux sociaux en ligne ne font pas grand-chose pour tenter d’en limiter les impacts négatifs. Plusieurs éléments expliquent cette passivité.
D’abord rien ne les y contraint. Jusqu’ici, ces entreprises jouissent d’un statut d’hébergeur qui les dégage de toute responsabilité quant aux contenus publiés sur leurs plateformes7. Elles peuvent donc toujours nier toute volonté de promouvoir tel ou tel propos.
De plus, leur modèle économique repose sur une adhésion maximale de notre part. Elles cherchent dès lors à construire une dépendance qui nous ramène continuellement sur leurs plateformes. Dans ce contexte, ne pas nous frustrer en refusant de diffuser certains contenus reste la meilleure stratégie.
Facebook, de par son importance, fait l’objet d’attentions particulières. On sait ainsi que pour s’assurer de notre fidélité, les algorithmes de classement privilégient les bulles cognitives8 [3]. De même, diverses stratégies sont déployées pour rendre les jeunes aussi accros que possible [4]. Mais Facebook n’est qu’un exemple parmi d’autres.
Les algorithmes régissant les plateformes ne sont jamais neutres et découlent toujours de choix, parfois inconscients de celles et ceux qui les développent. Dès lors, les plateformes ne perçoivent pas forcément tous les impacts. Et contrôler l’ensemble des contenus publiés est tout bonnement impossible9. En 2025, par exemple, 500 heures de vidéos sont téléversées sur YouTube toutes les minutes.
Plus inquiétant encore est sans doute le réalignement de nombreux patrons de ces entreprises du numérique. Avec le retour de Donald Trump aux affaires, et au nom d’une soi-disant «liberté d’expression», ils démantèlent les rares mécanismes de régulation internes. Certains vont même jusqu’à embrasser la pensée néoréactionnaire et favorisent les discours extrêmes sur leurs plateformes [5].
Même en ligne, les réseaux sociaux restent sociaux
À ce stade, on se dit sans doute qu’il faudrait jeter tous ces réseaux sociaux par-dessus bord. On pourrait déployer les mêmes technologies numériques que les dictatures pour en bloquer l’accès, ou le rendre tout au moins très difficile. Mais je pense qu’on prendrait le symptôme pour la cause.
Car les réseaux sociaux en ligne représentent des potentialités. Apparus à la fin des années 1990, ils facilitent également des formes de collaboration comme je l’ai expliqué dans un billet de 2017. Howard Rheingold montre dès leurs débuts comment des interactions en ligne régulières donnent naissance à de nouveaux modes de solidarité [6].
De nombreuses mobilisations citoyennes n’auraient tout simplement pas existé sans les réseaux sociaux en ligne (marche blanche, «printemps arabe», etc.). C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les régimes autoritaires en coupent l’accès dès qu’une quelconque forme de contestation émerge.
Quant aux critiques qui prétendent «qu’ils étaient mieux avant», elles devraient regarder ce qui se passe aux États-Unis. Ces mêmes réseaux sociaux en ligne qui véhiculent les propos racistes permettent aussi de coordonner des actions contre ICE et de protéger les quartiers des interventions de ce qui s’apparente de plus à plus à une milice privée de Donald Trump.
Il convient aussi de souligner qu’aucune étude scientifique n’a encore démontré qu’une participation aux réseaux sociaux en ligne produisait mécaniquement des dommages chez les jeunes [7]. S’il ne fait aucun doute que certains usages intensifs conduisent à des catastrophes, celles-ci résultent de causes multifactorielles.
Inversement, le XXe siècle est jalonné de crimes de masse impliquant la participation de millions d’individus sans que le moindre réseau social en ligne n’a été nécessaire. Si Joseph Goebbels aurait certainement aujourd’hui un compte X et Instagram, il n’aura eu besoin que de la radio et des actualités cinématographiques pour tisser son infrastructure de manipulation de masse.
En d’autres termes, détruire purement et simplement les réseaux sociaux en ligne n’est qu’une solution apparente, un expédient pour éviter de s’interroger sur les vraies raisons de leur influence néfaste. On ne supprime pas les médicaments parce qu’on pourrait mal les utiliser. Au contraire, on en encadre la vente et on informe les personnes des bons usages.
Des démocraties sociales fragilisées
Avant de nous interroger sur les contenus des réseaux sociaux, demandons-nous d’abord pourquoi autant de personnes y consacrent un temps considérable. Pourquoi tant de fascination pour les théories du complot, les thèses d’extrême-droite ou encore la dernière story sur «Insta» ?
Lors de la première élection de Trump, j’évoquais déjà quelques éléments. J’insistais notamment sur l’illusion que nous considérions tous la démocratie comme notre priorité absolue. Notre niveau de vie et l’avenir socioéconomique de nos enfants constituent en réalité bien souvent notre première préoccupation.
Or le développement pris par le capitalisme au tournant des années 1980 s’est poursuivi, et ce malgré la grande récession de 2008, la crise de la Covid-19 ou encore les répercussions des changements géopolitiques. Marqué par un recul des services publics et une mise en concurrence généralisée et mondialisée, il laisse toujours plus de personnes au bord de la route, même dans nos pays riches.
Alors qu’elles avaient diminué durant les Trente Glorieuses, les inégalités sociales atteignent à nouveau des sommets [8]. Avec elles refait surface un sentiment de déclassement, l’impression que la vie est devenue plus dure, et qu’elle le sera encore plus pour nos enfants. Un terreau fertile pour chercher des boucs émissaires et des prêts-à-penser.
En parallèle, l’individualisme atomise un peu plus chaque jour les relations sociales «en vrai». Le bonheur passe désormais par une hyperconsommation et par le développement personnel, par des démarches individuelles qui remplacent les combats collectifs et les projets communs. Dès 1995, le politologue américain Robert Putnam annonçait déjà la fin pure et simple de la vie sociale américaine [9].
Pas étonnant dès lors que celles et ceux qui se trouvent exclus de l’euphorie consommatrice, et donc en partie invisibilisés, cherchent en ligne à recréer du tissu social. On peut évidemment regretter leur attirance pour le côté obscur, mais refuser de voir dans leurs démarches un besoin de redonner un sens à leur vie occulte les vrais ressorts de la toxicité de certains réseaux sociaux en ligne.
Le contexte anxiogène (difficultés économiques, guerres, inaction climatique, etc.) de ces dernières décennies combiné au sentiment croissant que «tout nous échappe» encouragent le repli sur soi. Que ce repli se manifeste par une évasion par écran interposé en se rêvant vedette d’internet ou par le rejet de l’autre perçu comme s’accaparant le peu de ressources à partager ne change finalement pas grand-chose à l’affaire.
Une résignation infondée
Il me semble évident qu’encourager chacun, y compris les jeunes, à décrocher des écrans n’est certainement pas une mauvaise chose. Créer des espaces «non connectés», comme l’école, mais pas seulement10, favoriserait certainement la nécessaire émergence d’oasis sociales.
De même, il faut arrêter de dédouaner les entreprises du numérique. Il faudrait les tenir pour complices lorsque leurs plateformes véhiculent certains contenus. Il est trop facile de se cacher derrière des conditions d’utilisation, relevant d’ailleurs plus de l’hypocrisie que de véritables contraintes, pour privilégier les bénéfices au détriment de l’intérêt général et de notre santé (mentale).
L’être humain étant un animal social, la seule régulation des réseaux sociaux en ligne n’est pas suffisante. On doit réinvestir en parallèle dans des initiatives sociales hors ligne (associations de quartiers, maisons de la culture, activités sportives, maisons de jeunes, etc.). Proposer des activités alternatives et abordables pour tous reste encore le meilleur moyen de nous détourner des applis.
Nous devons également interpeller notre responsabilité collective. Pourquoi accepter de détricoter les services publics alors que la colère des victimes des coupes budgétaires alimente toujours le vote protestataire ? On voudrait favoriser l’extrémisme politique ou religieux qu’on ne s’y prendrait pas autrement.
Un paysage médiatique à reconstruire
Une réflexion sur l’information me paraît également indispensable. L’attrait des personnes pour les informations disponibles sur les réseaux sociaux en ligne ne s’expliquent pas seulement par leur gratuité. Il symbolise également une profonde méfiance envers les médias «traditionnels».
Ces derniers, perdant peu à peu leurs revenus, disposent de moins de moyens pour effectuer leur travail correctement. Ajoutons à cela leur phagocytage par de grandes fortunes qui détruit toute indépendance et diversité. La situation actuelle du Washington Post le démontre terriblement.
Certaines aides publiques viennent cependant au secours de la presse écrite. Il faudrait peut-être revoir et étendre ce mécanisme pour y inclure des médias en ligne. En impliquant les citoyens et citoyennes dans le choix des médias à soutenir11, on en recréerait de plus variés et de véritablement libres.
L’éducation, encore et toujours
Les réseaux sociaux en ligne regorgent de contenus fantastiques : de vrais interviews d’artistes et de chercheurs, des tutoriels, des conseils pratiques, etc. Ils permettent aussi de s’organiser pour le meilleur, et pas forcément toujours pour le pire.
Plus que les réseaux sociaux en ligne en tant que tels, ce sont nos usages qu’il faut interroger. Passer plusieurs heures par semaine connecté n’est pas forcément néfaste, et dépend avant tout de ce qu’on y fait.
Il faut surtout nous doter d’une vraie culture aux médias adaptée à l’ensemble des contenus. Nous devons apprendre à ne pas nous laisser aspirer par la première rumeur en ligne, et à acquérir des réflexes pour essayer de mettre en contexte un contenu publié sur internet.
Les lecteurs et lectrices de ce blog savent à quelle point l’éducation représente pour moi la pierre angulaire de toute société émancipatrice. L’éternelle ritournelle d’un cours d’éducation numérique dans les écoles ponctue d’ailleurs souvent mes billets. C’est que l’école devrait être aujourd’hui la priorité absolue de nos gouvernements. Mais ceci est une autre histoire…
Références
[1] Sanjana Cheerla, Vaibhav Garg, Saikath Bhattacharya & Munindar P. Singh, «Weapons of Online Harassment: Menacing and Profiling Users via Social Apps», Computer, 58(12), pp. 84‑95, 2025.
[2] WHO, New WHO report indicates need for healthier online habits among adolescents [Communiqué de presse], 2024.
[3] Mark Harris, «The Careful Engineering of Facebook’s Filter Bubble», IEEE Spectrum, 58(2), pp. 4‑10, 2021.
[4] Cecilia Kang, «Facebook Whistle-Blower Urges Lawmakers to Regulate the Company», The New York Times, 5/9/2021.
[5] Arnaud Miranda, Les Lumières sombres : Comprendre la pensée néoréactionnaire, Gallimard 2026.
[6] Howard Rheingold, The Virtual Community: Homesteading on the Electronic Frontier, MIT Press, 2000.
[7] Helen Pearson, «Do Smartphones and Social Media Really Harm Teens’ Mental Health?», Nature, 640(8057), pp. 26‑28, 2025.
[8] Thomas Piketty & Emmanuel Saez, «Inequality in the long run», Science, 344(6186), pp. 838‑843, 2014.
[9] Robert D. Putnam, «Bowling Alone: America’s Declining Social Capital», Journal of Democracy, 6(1), pp. 65‑78, 1995.
Notes
- Pour être précis, il faudrait distinguer les plateformes comme Facebook ou Instagram des réseaux sociaux proprement dits qu’ils hébergent. Un réseau social en ligne représente au sens strict un ensemble d’acteurs et d’actrices qui interagissent au travers d’une plateforme logicielle accessible via internet. Mais, pour éviter une inutile lourdeur, j’utiliserai dans ce billet l’expression «réseau social en ligne» autant pour dénommer les applications que l’ensemble des interactions sociales. ↩︎
- Face aux entreprises du numérique qui financent un formidable lobbying pour entraver toute régulation de leurs affaires, certaines critiques sont plus motivées par une légitime interrogation sur le rôle de l’État. ↩︎
- Il faut bien reconnaître que ce qui se passe en Hongrie, en Italie et aux États-Unis montrent qu’on peut finalement assez facilement contourner l’État de droit pour imposer un contrôle des médias, ou au moins une forme d’auto-censure des journalistes qui les alimentent. ↩︎
- Certaines peuvent d’ailleurs avoir des conséquences gravissimes, comme ces influenceurs qui se prétendent experts médicaux et distillent en ligne de dangereux «conseils». ↩︎
- En pratique, il est difficile de garantir un réel anonymat. Les internautes laissent souvent des traces que des spécialistes peuvent remonter. Par contre, il est facile de ne pas apparaître sous son vrai visage auprès des autres internautes (pseudonyme, faux compte, etc.). Dès lors, en l’absence d’une procédure judiciaire, souvent a posteriori des délits, «l’anonymat pratique» est généralement garanti. ↩︎
- L’étude souligne qu’à l’usage problématique de réseaux sociaux en ligne s’ajoute bien souvent celui de jeux vidéo (bien que les jeux vidéo en soi ne posent aucun problème). ↩︎
- En réalité, si des contenus illégaux sont détectés par des tiers (comme par exemple lorsque ces derniers sont protégés par le droit d’auteur), les entreprises disposent d’un «certain temps» pour retirer les contenus une fois prévenues. Mais jamais leur responsabilité n’est pas engagée a priori. ↩︎
- Une bulle cognitive consiste à présenter à une personne particulière des contenus qui collent parfaitement à ses croyances et ses biais, et à éviter tout contenu qui présenterait des points de vue alternatifs. Concrètement, si on pense que le monde est dirigé par un petit groupe d’extraterrestres, les plateformes tendront à ne nous présenter que des contenus qui reprennent cette théorie. ↩︎
- Engager suffisamment de personnes, à supposer qu’elles soient assez formées pour faire le tri, coûterait trop cher au vu de la masse de contenus à vérifier. Et les solutions automatisées sont loin d’être parfaites : elles tendent généralement à laisser passer de trop nombreux contenus problématiques, ou à censurer une foule de contenus légitimes. ↩︎
- Assistant très souvent à des concerts, je militerais bien pour y interdire les smartphones. Il n’y a en effet rien de plus énervant que ces personnes qui passent leur concert à prendre des vidéos, dérangeant celles et ceux qui se trouvent autour. ↩︎
- Un système équivalent existe en Allemagne pour le financement des cultes. On pourrait proposer une liste de médias parmi lesquels en choisir un ou plusieurs à soutenir. Celle-ci serait établie par exemple par une convention citoyenne pour une période de 5 ans. Une diversité dans le capital des médias serait une condition nécessaire. Une partie des aides étatiques serait ensuite répartie au prorata des choix, une autre de manière égale entre l’ensemble des médias retenus. ↩︎